« Voix essentielles Femmes en démocratie » : le rendez-vous des Cayes

Le mercredi 3 août 2005, le mouvement « Voix essentielles Femmes en démocratie » a organisé sa deuxième rencontre pour partager avec les citoyens les enseignements à tirer de la Conférence nationale des forces vives du Benin, qui s’était déroulée du 19 au 28 février 1990, et qui avait fait l’objet d’un voyage d’information effectué, du 4 au 9 juillet 2005, par Mesdames Marie Lucie Bonhomme, journaliste de renom de Radio Vison 2000 et Mirlande Manigat, Doyenne de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques de l’Université Quisqueya. Après le Cap Haitien, c’était au tour de la ville des Cayes d’accueillir la délégation de l’organisation. La réunion a eu lieu dans la vaste salle jouxtant l’hôtel « La Cayenne » ; elle a rassemblé des personnalités locales, parmi lesquelles le maire et la mairesse adjointe de la ville, beaucoup de jeunes, en particulier des étudiants. C’était une assistance sélecte, attentive, enthousiaste et réceptive et l’on peut mesurer et apprécier son intérêt car le sujet n’est ni d’actualité, ni directement lié à la conjoncture nationale même si l’on a pu en tirer un bénéfice analogique. Tel était d’ailleurs l’objectif et du voyage et de ces rencontres. Danièle St Lot, Présidente de « Voix essentielles Femmes en démocratie », a fait une introduction dans laquelle elle s’est d’abord attachée à dégager les objectifs et les réalisations du mouvement créé en septembre 2000, puis elle a brièvement présenté les deux conférencières du jour. Elle a ensuite passé la parole à la mairesse adjointe de la ville des Cayes, laquelle, à son tour, a exprimé sa satisfaction qu’une telle rencontre se produise et souhaité la bienvenue à la délégation du mouvement et aux participants. Marie Lucie Bonhomme est « une voix » familière connue aux Cayes et, comme ce fut le cas une semaine auparavant au Cap, les assistants ont été heureux de pouvoir désormais associer celle-ci à un visage. Elle a présenté le Benin, sa position géographique, les traits essentiels de son histoire, la colonisation française achevée par l’indépendance du pays le 1er août 1960, pour souligner le fait que si, en Haiti, la puissance hégémonique de proximité, ce sont les Etats-Unis, pour le Benin comme pour d’autres anciennes colonies de l’Afrique occidentale et équatoriale, ce rôle est historiquement dévolu à la France. Son intervention a surtout porté sur les circonstances qui ont entouré la convocation de la conférence : une situation politique bloquée avec un régime militaire dirigé depuis 17 ans par le Général Mathieu Kerekou, de surcroît arborant l’idéologie marxiste-léniniste, de plus en plus contesté surtout dans les milieux politiques, syndicaux, universitaires dont les membres ont été condamnés à la prison ou à l’exil ; un Etat en banqueroute qui n’arrivait plus à payer ses fonctionnaires et une économie exsangue; un ostracisme international, à la fois politique et financier qui acculait le gouvernement à recourir à des expédients alors que les pays communistes, eux-mêmes en phase de mutation idéologique et politique, ne s’étaient pas montrés soucieux ou désireux d’aider ce « frère africain ». La situation pouvait déboucher sur une crise grave avec des risques de guerre civile : la conférence, convoquée par le Président Kerekou est apparue comme la tentative de la dernière chance pour éviter le chaos, une sorte de bouée de sauvetage à laquelle il convenait de s’accrocher. Elle s’est déroulée dans une atmosphère marquée par une expectative tendue et même angoissante et, plusieurs fois, les participants et les observateurs ont cru qu’elle se dirigeait vers un échec chargé de virtualités dramatiques pour le pays. Un point important mérite d’être souligné : le 25 février 1990, elle s’est déclarée souveraine avec le droit d’adopter des décisions exécutoires ; le Président Kerekou s’est laissé convaincre d’accepter ce caractère audacieux et les plus intransigeants des participants ont du aussi renoncer à recourir à une exploitation maximaliste d’un tel pouvoir, particulièrement la destitution du Président. Le « miracle » politique débarrassé de ce verrou dangereux a pu produire des résultats positifs exécutés selon un calendrier arrêté à l’avance : maintien du Président à son poste mais flanqué d’un Premier Ministre élu par la conférence, préparation d’une nouvelle Constitution, mise en place d’institutions de contre-pouvoir tels que la Cour Constitutionnelle, une institution aux compétences étendues, actuellement dirigée par Conceptia Ouinsou d’origine haitienne, la Haute Cour de Justice, le Conseil Economique et Social, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication. Mais, a souligné Marie Lucie Bonhomme, le miracle économique n’a pas eu lieu, malgré la reprise de l’assistance internationale, et le pays connaît actuellement une situation économique et sociale difficile. Toutefois, un consensus national demeure quant à la nécessité de sauvegarder les acquis de la démocratisation engrangés depuis 15 ans : les institutions fonctionnent, le multipartisme intégral prend même des allures de dérive avec 140 formations enregistrées, même si seulement une quarantaine d’entre eux ont pu remplir les conditions requises pour leur reconnaissance légale (en particulier, la représentativité nationale et le succès au moins lors d’une élection) ; la liberté de la presse est largement préservée. Intervenant à son tour, Mirlande Manigat a développé les cinq facteurs qui expliquent le succès de la conférence du Benin : le poids de la conjoncture négative qui a paradoxalement créé les conditions permissives, car l’alternative au succès était un dangereux chaos ; la vigilance citoyenne qui s’est manifestée non seulement par l’attention constante portée aux débats retransmis en direct et qui a fait exploser la vente des transistors, mais aussi par un aspect particulier lié à la culture du pays : toutes les religions ont en effet organisé des séances de prières invitant les fidèles à implorer leur(s) Dieu(x) pour le succès de la conférence : cette unanimité dans la ferveur a créé un climat spirituel auquel les Beninois ont attribué le bon déroulement et l’heureuse conclusion de l’évènement. A cela s’ajoute le facteur personnel c’est-à-dire l’action de certains hommes, particulièrement deux d’entre eux : le Président Kerekou qui s’est finalement incliné devant les décisions de la conférence, et Mgr Isidore de Souza, lors Archevêque de Cotonou, actuellement décédé, Président de la conférence : il a déployé un talent de négociateur unanimement reconnu, un sens du compromis et un art extraordinaire pour convaincre les uns et les autres de faire, le moment voulu, les concessions nécessaires. Une gestation originale et efficace a aussi produit des fruits, en particulier la collecte préalable de plus de 500 contributions sollicitées et envoyées par des individus illustres ou inconnus, par diverses associations et par des Beninois de l’étranger : de ce fait, il a été possible d’associer réellement les forces vives du pays à la tenue de la conférence : classés et rassemblés en un Tableau synoptique ces apports ont représenté la base des discussions. Enfin, un dernier facteur mérite d’être souligné, c’est celui du temps imparti : en 6 semaines, les préparatifs ont été bouclés et la conférence elle-même n’a duré que 9 jours : cette double concentration était voulue par les organisateurs afin de limiter les débats et éviter qu’ils ne s’enlisent dans des discussions interminables et stériles. Une partie gratifiante de cette rencontre a été offerte par le public à travers les discussions qui ont suivi ces deux exposés. En effet, pendant plus d’une heure, les deux conférencières ont répondu aux sollicitations des participants exprimées sous la forme de questions fort pertinentes, librement formulées, avec parfois une pointe d’humour qui a détendu l’atmosphère et a conféré à la rencontre une tonalité sympathique et joviale à certains moments. Les préoccupations ont tourné autour de la conférence, les difficultés rencontrées, le bilan économique et social ; un deuxième point de discussion a porté sur une comparaison analogique avec la situation haitienne, mettant en évidence l’alternative conjoncturelle exprimée en termes de priorité : élections ou conférence nationale ? Les deux conférencières avaient tenu à préciser que le but du voyage n’était pas de rapporter les éléments d’un modèle à reproduire, mais des semences pour alimenter une réflexion sur une initiative réussie mais qui n’a pas été renouvelée ailleurs en Afrique avec autant de succès ; aussi, les Haitiens doivent se pencher sur leur propre présent, identifier les problèmes, les intérêts et les modalités spécifiques à leur cas. Enfin, des questions liées au statut et à la participation politique des femmes beninoises et, bien entendu haitiennes, ont retenu l’attention et alimenté des débats sérieux, parfois amusants, mais jamais négligeables. Il convient de préciser que ces activités sont inscrites dans le cadre du Programme Voix essentielles pour un dialogue national efficace supporté par l’US AID, par l’intermédiaire de l’Organisation Internationale de la Migration. Ce deuxième partage a comblé les attentes des organisatrices et les encourage à renouveler l’expérience à Port-au-Prince et, éventuellement, dans d’autres villes de province.

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