Edith Lataillade
Edith Lataillade

Prix Deschamps 2001, licenciée en économie et diplômée en démographie, Édith Lataillade, artiste plasticienne, fait partie des aventuriers de l’esprit et de ces femmes conscientes du devoir citoyen, travaillant pour le bien-être du plus grand nombre. Venant d’une famille Jérémienne, victime du massacre perpétré dans cette ville, elle a toujours apporté son support aux efforts visant à un renforcement institutionnel en Haïti. Notre entrevue avec elle jette une lumière nouvelle sur les activités multiples de cette artiste et professionnelle active.

MAT — Édith Lataillade, on vous catégorise parmi les femmes féministes, militantes assidues et dévouées à la cause des femmes et des démunis. Dites-nous en plus?

EL — Je ne me suis jamais perçue comme une militante dans le sens de l’engagement public, mais plutôt comme une fervente croyante que la participation et le rôle social de tout citoyen, toute citoyenne, sont les conditions du droit à leur existence dans un pays. Si « un pays ne vaut que ce que valent ses institutions », participer à toute œuvre de renforcement institutionnel, c’est cela la militance. Dans ce contexte, parlant de bénévolat et de volontariat, en dehors de mes heures de travail professionnelles tant (au PNUD, au FNUAP ou à la Coopération Canadienne) j’ai été touchée très jeune par la présence et le travail réalisé par la Société nationale Croix-Rouge à travers ma mère qui était une donneuse de sang : « Don de sang don de vie, elle y croyait ». Bien plus tard, devenue adulte, j’ai compris ce qu’elle voulait dire par cet adage « Croix-Rouge un jour, Croix-Rouge toujours ». Intégrée comme et membre bénévole, j’y ai consacré mes connaissances dans un coude à coude pendant plus de 40 ans.

Mon engagement social s’est aussi traduit en bénévolat/volontariat dans plusieurs domaines dont l’un que j’ai porté sur les fonds baptismaux en 1984 « L’association pour la promotion de la famille PROFAMIL », plusieurs fois présidente et membre active jusqu’à date. La Profamil est un lieu d’éducation de conseil et de soins de santé de qualité, santé sexuelle et de la reproduction diversifiée, avec un focus sur la santé des femmes et des jeunes. La Profamil ne m’a pas empêchée d’apporter mon support : — au haut conseil de l’UNIQ, — à l’organisation « femmes en démocratie », à « Healing Hands for Haïti » particulièrement après le désastre de janvier 2010, —

Membre fondatrice et membre encore active au Soroptimist international (Club d’Haïti) : club de service lié au Soroptimist d’Europe. Le Soropatimist focalise ses interventions sur l’amélioration des conditions de vie, l’habilitation des femmes et le renforcement de structure institutionnelle de groupement communal. Notre dernière intervention a été la construction d’un abri et l’installation d’un moulin à grain pour un regroupement de femmes de la localité de Chambrun près de Mirebalais.

MAT — Mariée et mère de famille, vous retournez à vos études classiques et universitaires que vous réussissez avec brio. Comment concilier les deux au début des années soixante ?

EL — Je suis mère de trois filles, de sept petits enfants et de deux arrières petites filles. Après mes études classiques en Haïti, un passage aux États-Unis, puis un séjour à Londres, je rêvais de m’inscrire à une école d’Art, c’était en 1956, l’école d’art n’était pas possible. Je suis donc retournée en Haïti et me suis mariée. Après la naissance de deux de mes filles, mon retour aux études universitaires a été une option incontournable même en dehors de l’école d’art. Cette option a été l’économie et la démographie Ce retour aux études universitaires a été possible grâce au support inconditionnel de mes beaux parents. Ce support m’a permis de concilier mes études et mes devoirs de maman.

J’aimerais ici raconter une anecdote qui a eu un impact important sur mon parcours professionnel. Licence, diplôme et certificat en main, je me cherche du travail. Une ouverture se présente au « Centre d’hygiène familiale » dirigé par le Dr Ary Bordes. Après avoir réalisé une entrevue, la proposition de salaire me laisse perplexe, j’hésite, 60.00 $ ou 300 gourdes. J’appelle mon père à l’époque en exil à la Jamaïque pour lui faire part de mes hésitations. La réponse fut fulgurante : « c’est toi qui devrais payer le Dr Bordes, l’Université apprend à apprendre, tu ne sais pas travailler et tu vas beaucoup apprendre avec lui ». Un conseil judicieux qui m’a permis d’aborder ma carrière aux Nations unies.

MAT — Témoin de la période duvalierienne, de la transition, de l’implantation de la démocratie, contez-nous votre expérience citoyenne lors de cette fameuse libération de la femme haïtienne.

EL — La période duvalierienne se situe dans mon esprit entre deux passages, l’une de grandes terreurs (l’horreur du massacre de Jérémie, les vêpres Jérémiennes) qui nous a laissés dans une grande souffrance et beaucoup de sentiments d’impuissante colère. Un passage d’une violence inhumaine frisant la démence. J’ai vécu ce passage autour d’un devoir accru d’aider ceux qu’il fallait mettre à l’abri (si l’on pouvait mettre quelqu’un à l’abri) ? Un autre passage avec une résonnance bien moins violente, la terreur avait moins d’intensité. Pendant cette période, j’étais souvent en mission à l’étranger, je l’ai vécu aussi comme l’opportunité permettant à mes parents de retourner de leur exil. Ce passage a permis grâce aux appuis de Mme Michèle Bennett Duvalier et d’autres femmes d’obtenir en faveur des femmes mariées, l’annulation de l’obligation qui leur était faite d’avoir l’autorisation de leurs époux pour voyager et/ou ouvrir un compte bancaire.

MAT — Militant pour les ouvrières surtout pendant la période de l’embargo. Vous avez publié le livre témoignage : « Le dernier fil ». Collaborant aux recherches devant menant à un juste remaniement de la Constitution Haïtienne, tâche ardue et ingrate ; vous êtes active à la Croix-Rouge, à Profamil, risquant parfois votre vie. Parlez-nous-en.

EL — Déjà avant la première guerre mondiale, des formes de sanctions ont été appliquées contre des nations en temps de guerre. La grande Bretagne a imposé des sanctions économiques à la France afin de prévenir l’hégémonie et l’expansionnisme de Napoléon.

Dans notre cas ces sanctions ont été plus qu’un embargo, un siège et pourquoi ? Quelles ont été les conséquences ? Sans même faire une enquête et/ou une analyse économique et financière approfondie, le drame de cet embargo n’a aucun justificatif. Les conséquences ont abouti à des villes mortes, des hôpitaux sans soins ni médicaments, des écoles fermées des enfants malades, des ateliers de travail fermés et des femmes-chefs de famille sans travail. L’horreur était à nos portes. Pendant cette sombre période, la Profamil a pu grâce à un don d’essence (il n’y en avait pas, sauf pour quelques-uns) sillonné le pays pour amener des soins de première nécessité. Nous avons recueilli des témoignages que j’ai consignés et mis sous forme de recueil. (Le dernier fil ou les Sanctions au quotidien). Livre dont la présentation laisse à désirer, et n’a suscité aucun intérêt sauf d’une collègue des UN qui a trouvé des raisons valables pour cette mesure inique.

J’ai collaboré avec des missions que certains considèrent risquées mais qui ne m’ont jamais effrayée. L’une d’entre elles était aux GONAÏVES pour accompagner une mission d’éducateurs de l’UNESCO. Les directeurs d’établissements de la zone étaient tous présents et à un moment, la situation devenait tendue, mais aucune instruction du siège ne m’étant parvenue, les travaux continuèrent et c’est de retour à Port-au-Prince que j’appris que Gonaïves était à feu et à sang. C’est alors que j’ai compris la manipulation d’une certaine presse.

edithlataillade@hotmail.com Tel (509) 37 425 640

Entrevue réalisée par :

Marie Alice Théard IWA/AICA