Portrait et Biographie
Son chignon strict, elle le porte depuis des années. Ses verres larges lui collent au visage comme une seconde peau. Ses tailleurs se suivent et se ressemblent tant sa garde-robes, pourtant aux couleurs diversifiées, lui permet de projeter la même image en tout temps, en tout lieu. Madame la professeure Mirlande Hyppolite Manigat est si sérieuse, si concentrée, si réfléchie que l’on s’étonne de l’entendre partir dans un rire, un vrai et grand rire. Portrait insoupçonné de l’ancienne Première dame qui postule pour le poste de président de la République cette année.

Mirlande Hyppolite Manigat est avant tout, dans l’imaginaire populaire, la femme de Leslie Manigat, l’immense intellectuel. Si, à l’occasion des prochaines élections, elle n’avait pas dévoilé son âge, 70 ans, on aurait cru que le maître l’a séduite au berceau. Non. Il y a seulement dix ans d’écart entre les deux Manigat. S’aimant d’un bel et tendre amour depuis longtemps, 40 ans de mariage au compteur, leur symbiose est parfaite.

Brillante, professeure des Universités, intellectuelle, comme lui, elle vaut bien son mari sur la balance, même si elle a quelques livres en moins. Le professeur publie avec une boulimie que la constitutionnaliste ni personne ici ne peut suivre. Elle ne fut sénatrice que le temps qu’a mis son mari à être président de la République en 1988, de février à juin. Elle a refusé de son plein gré, insiste-t-elle, d’être à nouveau sénatrice en 2006 après que son époux eut perdu dans des conditions particulières les présidentielles de février 2006 face à René Préval. Cet abandon de son électorat, elle ne le renie pas, mais aujourd’hui s’en excuse auprès de ceux, nombreux et de toutes tendances, qui avaient pendant des heures tout bravé, fait la queue, pour être sûrs d’avoir, au moins, un bon sénateur au Grand Corps. En vain. Fidèle à son mari – qui peut le lui reprocher ? – Mme Manigat esquiva la victoire avait-on cru à l’époque. Aujourd’hui, enfin, elle explique pourquoi : des premiers décomptes à la publication des résultats du premier tour des sénatoriales, le Conseil Electoral Provisoire d’alors escamota plus de soixante mille de ses votes. Elle flaira un piège. On va la bloquer, pense-t-elle, en l’obligeant à aller au second tour bien qu’elle eut assez de voix pour passer haut la main dès le premier tour. « A insister, je prenais le risque de finir battue. Il y avait une machine mise en place pour cela. Je crois que quelque part, il se disait – on va l’envoyer au second tour et on va la couler -. Je ne voulais pas prendre une troisième gifle après les expériences désastreuses de 1995 et de 2000», affirme celle qui, aujourd’hui, revient au-devant de la scène pour demander le suffrage populaire et accéder à la magistrature suprême. Sur Radio Caraïbes, récemment, elle a demandé pardon pour son abandon. « Leslie n’a pas fait pression sur moi. C’est mal nous connaître que de penser que nous avons de telles relations. C’est ignorer la qualité de mes relations avec Leslie », souligne-t-elle avec force. «J’ai fait ce que j’avais estimé devoir faire, je ne le regrette pas, mais je ne referai pas la même chose. Cette fois, j’irai jusqu’au bout », promet la candidate. Depuis des années, le couple Manigat symbolise la politique haïtienne. Victoires et défaites les retrouvent toujours côte à côte, avec de fidèles alliés subjugués par leurs parcours, le souffle et la constance dans l’envie de servir la nation qui les anime.

Le professeur Manigat a transmis à sa femme les rênes du parti, le Rassemblement des Démocrates Nationaux Progressistes, (RDNP) qu’il avait créé, et c’est sa femme qui est aujourd’hui engagée dans la course. Pourra-t-elle sortir de l’ombre ? Mirlande a tous les atouts pour briller seule, dit d’elle un ami du couple. Née à Miragoâne le 3 novembre 1940 d’un père officier de l’Armée d’Haïti qui prendra sa retraite au grade de colonel, et d’une mère femme au foyer, la jeune Mirlande suit les déplacements de son père de garnison en garnison. C’est à six ans qu’elle s’installe avec sa mère, d’abord à la rue Pavée, puis à Martissant. Fontamara n’existait pas encore à l’époque. Martissant, c’était la campagne. Ses vacances scolaires se déroulent un peu plus loin sur la route du Sud, à Petit-Goâve jusqu’au 15 août, ensuite direction Miragoâne. Ses souvenirs, Madame Manigat en parle avec une douce nostalgie. « Ce fut une enfance heureuse, notre famille de la classe moyenne n’avait pas de gros moyens, mais je n’ai jamais été dépourvue de quoi que ce soit. » Très tôt, son père forme sa sensibilité sociale. Dans le milieu où ils vivent à Martissant, ils sont plus aisés que leurs voisins. Le père Noël ne passe jamais chez les Hyppolite, marquant la volonté du père militaire de ne pas froisser les autres enfants du quartier. Tonton Noël ne passe pas, car il ne peut pas être injuste, explique-t-il à ses enfants. Personne dans la famille n’a le droit de ne pas aimer ce qu’il y a dans son assiette. Il y a tellement d’enfants qui n’ont pas le choix devant la nourriture, qui en sont même privés, argumente-t-il. Deux phrases du colonel Hyppolite restent gravées dans la mémoire de sa fille : « Mes enfants, vous serez toujours heureux si, au lieu de regarder vers ceux qui ont plus que vous, vous regardez vers ceux qui ont moins que vous, qui sont la majorité dans notre pays » ; « Mes enfants, ayez toujours les moyens de vos désirs ». « Cela nous assommait », confie Mirlande Manigat, qui a donné rendez-vous au Nouvelliste à 7 heures du matin et nous reçoit dans le salon de sa maison à Marin en Plaine. Ces principes ont fait leur chemin. « J’ai eu conscience que j’étais une privilégiée du savoir et de la vie. J’ai appris à ne pas désirer quelque chose si je n’ai pas les moyens de me le procurer, et j’ai transmis cette façon de voir à ma fille unique.» Dans cette famille unie de cinq enfants, la vie se déroule sans problème. Carmelle Bernadel, la mère, se dévoue totalement au bien-être de son clan, et Mirlande Manigat à qui nous avons demandé de la décrire, trouve les mots justes pour dire : « Caro, comme on appelait affectueusement ma mère, n’avait pas fait beaucoup d’études, n’a jamais travaillé de sa vie, mais a su tenir son foyer. Elle n’était pas malheureuse, elle était effacée, simple, comme cela était le cas à l’époque. Elle et mon père ont vécu ensemble mariés pendant 63 ans. » Le colonel a cependant le temps d’aller voir ailleurs : il aura cinq enfants d’autres lits. Ce n’est que devenue une grande fille que Mirlande découvrira sa famille élargie. Mme Manigat mère entretiendra de bonnes relations avec eux et disait toujours : « Oswald est un vagabond, les enfants ne sont pas responsables. » Une bonne formule, simple et claire, pour entretenir l’harmonie dans un couple, dirait-on, s’il n’y avait pas des féministes qui lisent Le Nouvelliste. Mirlande, après avoir brillamment achevé ses études de la première classe du primaire à la philosophie à l’Institution Ste-Rose de Lima, la plus prestigieuse école de filles du pays, veut s’orienter vers la médecine. Elle est incitée en cela par le Dr Raoul Pierre-Louis qui habite son quartier et qui l’y encourage. Sept élèves de Ste-Rose de Lima se présentent au concours. Tout le groupe échoue. Cinq décideront, après une préparation approfondie, de revenir l’année d’après et seront reçues. Mirlande, orgueilleuse, fais une croix sur sa passion. Du groupe, seule le Dr Claudette Anglade Carré restera professer en Haïti.

La brillante bachelière se dirige alors vers l’Ecole normale supérieure et y passe trois ans, puis part pour Paris où de brillantes études l’emmènent à la faculté de droit où elle ne reste pas. Ce n’est pas sa tasse de thé. Elle fait une licence d’histoire à la Sorbonne, un diplôme en relations internationales à Sciences-Po et décroche, en 1968, son doctorat en sciences politiques à la Sorbonne. « Il m’arrive d’avoir la nostalgie de ne pas être médecin. Mais j’ai eu tant de satisfactions avec ma profession », lâche, un brin de regret dans la voix, Mirlande, heureuse grand-mère dont la plus grande de ses petites-filles (elle en a trois) entre à l’université cette année. Qu’en est-il de vos amours, Madame? Il y a de ces questions que l’on n’ose pas poser à une honorable candidate à la présidence et professeure à l’allure si austère, sauf si on a été, sept ans durant, directeur de Ticket Magazine. «Leslie a été mon prof à l’Ecole normale. Dès cette époque, j’étais amoureuse de lui. On s’est retrouvés à Paris et nous nous sommes mariés le 5 septembre 1970. Notre fille, Béatrice, est née en 1971 (le 5 juin 1971), c’est-à-dire 9 mois plus tard. N’en déduisez rien », lâche dans un rire une Madame Manigat jamais aussi femme qu’à cet instant de confidence. Leslie passera des années à taquiner sa femme sur le fait qu’ils sont mariés partout, sauf en Haïti. Et que sitôt revenu dans son pays, il va se mettre à chercher épouse. Leslie Manigat a passé une bonne partie de sa vie en sursis. C’est un condamné à mort par contumace qui dispense des cours et écrit des livres. Déchu de ses droits civils et politiques par le régime de Duvalier qui y a mis toutes les formes, personne en Haïti ne reconnaît comme légal son mariage. A Paris, il y a toute une brochette de belles têtes qui animent une vie sociale et intellectuelle magnifique, les Manigat en font partie. Le professeur est un gourmet qui a bon appétit en ce temps béni de la fin des années 60 et du début des années 70, que les moins de 60 ans ne peuvent même pas imaginer. Madame aime faire à manger, mais pas le ménage. La couture est son passe-temps préféré, quand elle ne s’enferme pas avec ses livres ou les devoirs de ses étudiants. « En 1974, nous sommes partis pour Trinidad pour être plus près d’Haïti. Personne de notre entourage n’a compris. On y a passé 4 ans. Puis on s’installa au Venezuela qui nous a offert à tous deux un poste d’enseignant. Toujours là, tout près, dans cette mer des Caraïbes où baigne Haïti, avec un pied en Amérique du Sud. On y a passé 8 ans, et c’est là que le RDNP a été fondé », raconte Mirlande Manigat, qui se rappelle de ces temps tourbillonnants qui voient le professeur mener belle carrière universitaire, publier articles et livres et bâtir le parti qui se veut l’instrument idéal pour libérer Haïti. Les Manigat reçoivent beaucoup et leur aura s’étend dans toute la diaspora. « C’est au Venezuela que la chute de Duvalier nous a agréablement surpris. » Le retour en Haïti se fera avec prudence, puis assurance, jusqu’à l’ascension au pouvoir en 1988 de Leslie François Manigat. Madame est sénatrice de la République. L’exercice du pouvoir se révèle vite plus compliqué que ce que racontent les livres d’histoire. « Concilier ma vie d’épouse, de mère, de sénatrice et de Première dame fut un exercice délicat d’équilibre », avoue aujourd’hui Madame Manigat. L’expérience est de courte durée. De turbulences en attentats manqués contre leur personne, de l’obstruction parlementaire au gel de la fonction publique encore fidèle aux généraux qui ont transmis du bout des doigts le pouvoir, arrive le coup d’Etat du 19 juin 1988 qui met fin à la première expérience d’exercice civile du pouvoir depuis la chute des Duvalier. « Le deuxième exil a été plus dur que le premier. Leslie était parti en 1963 comme exilé sous Duvalier, moi comme étudiante partie pour trois ans (maximum 5 ans). La vie a voulu que je me marie avec Leslie et que nous restions ensemble en exil. Voilà qu’alors on pense que cette période est dépassée, qu’il nous faut repartir », retrace la voix cassée Madame Manigat qui a écrit un témoignage, non encore publié, sur cette période de sa vie. Cet exil se déroule en Suisse et aux Etats-Unis d’Amérique avant le deuxième retour mouvementé en 1990. Le gouvernement d’Ertha Pascal Trouillot et le CEP font barrage. Impossible pour le professeur de briguer un deuxième mandat de suite. La raison d’Etat met entre parenthèses le fait que son premier mandat a été interrompu par un coup d’État. La politique reprend son cours, les Manigat se remettent à la production intellectuelle. Les élections se suivent, les échecs aussi. Les percées louverturiennes ne sont plus possibles ni souhaitables. Au fur et à mesure que le professeur s’installe dans son rôle de patriarche de la politique d’opposition, sa femme consolide son image d’intellectuelle, de professeure d’université, de constitutionnaliste consultée par tous les médias et dont l’opinion est respectée. Arrive la débâcle de 2006. Leslie Manigat, incapable de rattraper l’avance de René Préval, la mort dans l’âme, assiste à l’intronisation de celui qui ne l’a pas battu au finish mais dans la rue grâce au déferlement de ses partisans qui imposent sa victoire. Cette défaite est amère. Les Manigat se retirent. Monsieur de la politique, Madame d’un poste de sénateur qui paraît à porter de main. Dans la foulée, Mirlande Manigat devient Secrétaire générale du RDNP. «Leslie s’est retiré et ne participe plus aux réunions du Comité Exécutif National du RDNP. On ne les organise plus chez moi, comme c’était le cas depuis des années. Je prends les décisions seule. Avec certaines, il est d’accord. Pour d’autres, qu’il ne partage pas, Leslie me dit que c’est à moi de voir. Et j’assume tout pour le parti ». De son parcours de professeur qui la ravit au plus haut point, Madame Manigat n’a que de bons souvenirs et exprime le voeu de dispenser son enseignement même si elle occupe la plus haute des fonctions.

De nos jours, elle remarque cependant que les étudiants l’abordent de plus en plus pour parler de leur drame personnel. Bien sûr, ils s’inquiètent de l’avenir, veulent trouver un travail, mais il y a aussi des cas de détresse intime qu’ils lui soumettent. « Le dernier en date est celui d’une jeune fille courtisée par son beau-père venue me demander conseil : « Dois-je le dire à ma mère ? », m’a-t-elle demandée ? Et la politologue, très sensible à la question féminine, de se rendre compte que le droit constitutionnel ne sert à rien devant un tel dilemme. On croirait que c’est la mère, la femme d’expérience qui doit alors répondre. Oh que non ! Ces cas ramènent très vite sur le terrain de la politique et Mirlande Manigat repense alors à tous les problèmes sociaux qui nous amènent à ces situations déchirantes. « Et c’est alors que l’on comprend toute la nécessité de faire de la politique autrement, de façon plus efficiente pour donner les résultats qui changeront la vie des gens, des jeunes, de ce pays. » « Mes petites-filles, les jeunes en général, pour qui je suis toujours disponible, ceux qui me prennent comme un modèle, tout cela me force à chercher en moi les ressources pour proposer autre chose. Cela me donne un sens de responsabilité dans toutes mes actions et je sais que je ne dois pas les décevoir », Ne pas décevoir : la promesse d’une femme de tête

Par : Frantz Duval

Sources : Le Nouvelliste